Dans la conception des logements individuels ou dans le choix des façades du projet « Chère Catherine », l’agence d’architecture Sophie Delhay aborde comme autant de défis tous les enjeux du projet et propose aux habitants une participation en forme de « serious game » : à la fois ludique et extrêmement rigoureux, les choix architecturaux se font selon des règles précises où chaque acteur à un rôle à jouer. Une conception très réjouissante de la participation qui ressemble de plus en plus à celle dont nous rêvions quand nous avons fondé Cpa-Cps…

Si le projet « Chère Catherine » était une œuvre littéraire (plutôt du genre épistolaire, comme son nom le suggère), il pourrait s’apparenter à l’un de ces exercices du mouvement Oulipo fondé sur une consigne particulière, comme l’interdiction ou l’obligation d’utiliser une lettre. Etant donnée l’étroitesse de la parcelle qui l’accueille, le projet se devait d’intégrer ses contraintes et de les faire siennes. Ainsi de la conception de la plupart des appartements en duplex, ou du principe des coursives ne pouvant passer que devant les cuisines, afin de préserver l’intimité des pièces de vie. Aux données d’implantation sont venues s’ajouter les attentes spécifiques de chaque foyer, ainsi que le travail des façades. Une partie d’autant plus compliquée à jouer pour les architectes que chaque joueur doit évidemment en sortir vainqueur…

Faire de la façade une identité à plusieurs voix

Traditionnellement, on s’accorde à penser que la façade s’apparente à une signature et participe de l’identité du bâtiment. Mais qu’en est-il dans le cas d’un projet participatif ? Comment les habitants peuvent-ils eux aussi s’exprimer à travers elle, et pas seulement en approuvant le dessin de l’architecte ? L’agence Sophie Delhay apporte une réponse intéressante à cette question en jouant sur deux registres : la façade publique, qui donne sur la rue, et celle qui « se dérobe aux regards des passants » (pour reprendre une expression de Collette), mais que les habitants pratiquent dans leur vie quotidienne. Deux faces, trois joueurs : les architectes, le collectif d’habitants, l’entité du foyer prise individuellement qui interviennent comme sur un échiquier, chacun ayant un droit de regard sur un certain type de case. Côté rue, la façade reste une tour imprenable et le choix des architectes prévaudra, considérant qu’ils ont une responsabilité spécifique pour toute intervention dans l’espace publique. Côté jardin, la partie se joue sur plusieurs niveaux : le collectif aura un droit de regard sur tout ce qui a trait aux circulations (coursives) et espaces communs ; quant aux foyers pris individuellement, ils pourront choisir la forme, les dimensions de toutes leurs fenêtres privatives, pour composer une « façade à la napolitaine ». Ainsi se crée une identité de bâtiment tout à fait singulière, qui devrait provoquer cette forme de surprise que l’on devrait toujours attendre de l’architecture.

Rebattre les cartes de l’habitat

Comme on ne choisit pas l’habitat participatif pour habiter dans un logement standard, les habitants ne sont pas avares d’idées pour défier les architectes : quand il s’agit des désirs individuels, on ne joue pas vraiment à « Tu préfères… » ! Sans renoncer aux principes structurants du bâtiments, l’intégration de demandes forcément atypiques fait donc chaque fois figure de challenge architectural. Comme dessiner un appartement de 57m2 en duplex avec 2 chambres qui ne soient pas mitoyennes et un séjour traversant, anticiper l’arrivée d’un enfant dans un T2 en créant une pièce cachée ou chambre « pop up », pouvoir facilement transformer une zone de l’appartement en atelier, permettre à toutes les pièces d’un appartement de 120m2 de s’ouvrir partiellement ou totalement sur un patio central pour créer de grands espaces, permettre à une pianiste de jazz de donner des concerts de poche en ouvrant son appartement sur un espace collectif… A ce jour, aucun de ces défis ne s’est trouvé impossible à relever, ce qui démontre une fois encore les marges de manœuvre dont les habitants peuvent disposer s’ils sont davantage écoutés. Prochaine étape du projet : le dépôt du permis de construire qui devrait intervenir (nous l’espérons) à la fin de l’année, et la poursuite des réflexions autour de la finalisation du principe constructif, avec la recherche d’une empreinte carbone la plus limitée possible.

 

Le jeu de dessin des deux façades

Les options possibles pour la chambre « pop up » de Kaoutar et Ibrahim